hara hachi-bu or not hara hachi-bu ?

hara hachi-bu signifie qu’il faut réguler son appétit de façon à s’arrêter lorsqu’on se sent plein à 80%. Sagesse asiatique ancestrale. Eviter d’avoir les dents du fond qui baignent semble en effet assez logique pour éviter le coma post-prandial. (… Quant à savoir si ce dicton japonais sera médité dans les jours à venir c’est un autre débat… uhuh)

J’ai récemment assisté à une conférence d’Eric Le Bourg sur la restriction calorique aux Journées Françaises de Nutrition (édition 2010 ici). C’était un bon topo, un mythe s’est effrité, et parfois c’est rigolo de voir une nouvelle façon d’aborder les choses. Eric Le Bourg est un chercheur de haut niveau spécialisé dans la biologie du vieillissement. Parfois à mi-chemin entre philosophie et vision ultra-téléologique de la biologie, j’aime bien la réflexion des « bio-gérontologistes » qui abordent les mystères de la vie par la fin. L’allure décontractée d’Eric Le Bourg achève de me séduire dans l’univers policé des congrès où les KOL font leur show.

La restriction calorique (pour ceux qui ont un BMI normal) peut s’ajouter à la liste des régimes à la cons dont on a causé récemment et (allez lire et analysez ce site, vous avez deux heures.) La diminution du bol alimentaire est le seul moyen prouvé et reproductible en laboratoire d’augmenter l’espérance de vie de certaines espèces animales, des organismes eucaryotes les plus rudimentaires jusqu’à des mammifères comme les rongeurs. Le grand débat qui étripe les spécialistes de la biogérontologie c’est de savoir si la restriction calorique peut prolonger la vie humaine.

La longévité des habitants de l’archipel d’Okinawa est largement citée pour soutenir la thèse d’un effet de la restriction calorique sur l’espérance de vie. Bien sûr il existe une foule d’autres paramètres comme l’état d’esprit des habitants, le climat ou la qualité de la ration alimentaire mais l’argument d’une moindre absorption de calories revient inexorablement. En tout cas les okinawais sont l’objet de nombreuses recherches (et/ou d’un bon business).

En effet les habitants de l’archipel d’Okinawa ont connu une disette importante avec la seconde guerre mondiale et les ressources alimentaires orientaient vers une alimentation à faible densité calorique. Ainsi les chercheurs ont établi que les apports caloriques des okinawais étaient pendant une longue période environ 10% moindre que leur compatriotes plus septentrionaux. Les défenseurs de l’hypothèse d’un bénéfice de la restriction calorique avance que les okinawais ont tout à fait le phénotype qui colle avec les bénéfices démontrés chez l’homme de la restriction calorique : mince et meilleure sensibilité à l’insuline. Ils ont été restreints, ils ont le phénotype, ils vivent plus vieux : c’est que la restriction calorique permet d’allonger la vie.

Mais d’autres chercheurs n’y croit pas. Et c’est là que la multidisciplinarité en science a un grand rôle à jouer. En faisant appel aux connaissances des démographes, plusieurs spécificités et hypothèses propres à Okinawa sont mises en défaut. Eric Le Bourg défend la thèse de l’inefficacité de la restriction calorique pour prolonger la vie chez l’homme de corpulence normale. Pour lui la restriction calorique est utile dans certaines espèces pour faire face à une diminution des ressources. Les organismes qui font face à la disette se mettent au repos et la fonction de reproduction est sacrifiée (trop couteuse sur le plan énergétique). Pour lui l’homme a la possibilité de se déplacer pour changer d’environnement si ce dernier devient défavorable. Il n’aurait donc pas conserver dans l’évolution cette modulation de l’énergie. Eric Le Bourg n’appartient donc pas aux défendeurs d’un héritage phylogénétique fort.

De plus dans le cas particulier d’Okinawa il existe des spécificités démographiques qui mettent en doute les statistiques. Premièrement lors des périodes difficiles, la mortalité infantile élevée élimine les sujets les plus fragiles créant ainsi un biais de sélection avec des sujets plus résistants. Ensuite lorsque l’on estime l’âge des sujets très âgés, il est connu que leur âge est classiquement surestimé. Et enfin les archives de l’état civil okinawais ont été largement détruite durant la seconde guerre mondiale. Ainsi des experts démographes trouvent beaucoup de limites aux spécificités d’Okinawa comparée à l’archipel principal japonais.

Et il existe encore une donnée qui complique les choses. Les individus soumis à une restriction calorique font des enfants de plus petit poids. Ces enfants vont se (sur)rattraper à l’âge adulte avec des conséquences cardio-vasculaires néfastes. Ainsi par rapport aux japonais (qui vivent aussi un certain degré d’occidentalisation) les enfants des centenaires maigrichons pâtissent du régime restreint de leurs parents.

Au total, c’est rigolo d’assister à cette joute. Le débat est parfois un peu théorique (quid de la faisabilité, viabilité et effets indésirables du diminution des apports alimentaires de 10-15% à l’échelle d’une vie) mais il a le mérite d’égratigner un monde décrit comme parfait. C’est toujours un peu louche la perfection dans ce monde non ?

3 réflexions sur « hara hachi-bu or not hara hachi-bu ? »

  1. Ceci me rappelle aussi le gros débat sur le « régime crétois » qui est merveilleux pour les problèmes de cholestérol et autres mais qui ne profite plus aux crétois ni aux grecs depuis qu’ils « s’empiffrent » de viande huileuse, façon fast-food.
    Encore que pour les Hellènes, avec les restrictions budgétaires qui les frappent et le succès en librairie d’un livre de recettes de disette, les spécialistes en maladies cardio-vasculaire et régimes hypocaloriques vont connaitre des temps de vaches maigres ….
    Une république d’Asie centrale a aussi connu son heure de gloire avec des papys réputés centenaires qui virevoltaient sur la musique d’une danse du sabre … mais avec l’état civil bien cadré, les centenaires sont redevenus septuagénaires … encore raté !

  2. Je cite un mail perso d’Eric Le Bourg :

    <>

    La question précise d’une moindre mortalité infantile (au contraire de ce que j’avais compris et/ou cru lire dans le papier de M Poulain le plus ancien) est que ça biaise les statistiques de longévité. 

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