Mon premier rempla dans le privé

Un jour à l’internat miteux du CHU, je vois mes collègues en effervescence autour d’un gars que je ne connais pas. C’est un anesthésiste libéral. Il vient au CHU pour un DU et se replonge le temps d’un repas dans l’ambiance de la grande maison. Il nous raconte son activité et très optimiste (ou drogué) il nous propose de venir le remplacer. WTF !? euh ? nous ? les péquenots d’internes ? Bon d’accord. Ca fait peur mais d’accord. L’attrait de la nouveauté (et des revenus) est trop fort : on fonce !

Non sans avoir vérifié que nous étions aptes sur le plan administratif on se répartit sa semaine de vacances du printemps. Me vl’a donc embarqué pour quelques jours de boulot dans la “grosse clinique locale”. #fear.

Là, faut pas déconner, je mets une chemise pour aller faire les visites pré-anesthésiques. Je suis content parce que je suis posté sur une activité à ma portée : je dois sédater et surveiller les patients pour les gestes endovasculaires. Je me réjouis un peu moins quand je vois qu’il y a des patients pour des fermetures de foramen ovale au programme…

Je fais connaissance avec Mme H. Sympathique obèse accumulant les malheurs. Je note surtout une polyarthrite rhumatoïde invalidante qui lui confère une raideur cervicale de compétition ainsi qu’une franche dépendance aux antalgiques opiacés. Elle souffre d’un foramen ovale perméable qui ajoute une couche à ses difficultés par l’hypoxémie qu’il entraîne. Mme H. a également bien sûr un traitement anti-agrégant pour enjoliver la situation. Là je commence à me demander si je ne devrais pas faire un test au Synacthene en urgence pour savoir si je vais encaisser… thérapie du sourire et discours de circonstance pour convaincre la patiente (et moi-même) que tout va bien se dérouler.

Le lendemain, je suis réveillé avant la sonnerie. Au taquet comme un jour d’examen ! Pour une fois j’irai bosser en voiture, je n’ose pas arriver à la belle clinique avec mon vélo eud’gamin et mon collant cycliste 😉
J’arrive dans les locaux de la clinique. Le vestiaire, des codes, des clés, ouf tout est bien organisé. Tout le monde se presse, pas de temps à perdre ici. Je me dirige vers les blocs de vasculaire -un peu esseulé- non sans avoir noté quelques numéros de téléphone “au cas où”.

Je commence par sédater des patients pour des coros. L’équipe est accueillante. Ils ont l’habitude de travailler avec des remplaçants. Les sédations ne demande pas beaucoup de matériel et c’est tout à fait à ma portée. Les coros s’enchainent. Les patients devant bénéficier d’une anesthésie générale ne vont pas tarder à arriver. J’essaye de comprendre comment je vais m’en occuper avec le peu de matériel qu’il y a là. “Pas de problème : on va vous ramener une machine d’anesthésie !” Quelques minutes plus tard un aide-soignant apporte un vieux coucou poussiéreux, une goutte de sueur perle sur mon front. Et ma patiente favorite arrive en fin de matinée. Bien stressée et énervée (je lui ai bien donné ses morphiniques habituels). Je me dirige vers elle pour lui installer sa perfusion. Je place le garrot. Et le cauchemar commence. Seul, au fond des blocs de vasculaire, je cherche une veine potable… et c’est loin d’être gagné. L’abord veineux est la condition sine qua non pour travailler correctement en anesthésie. Je finis par trouver une voie de faible calibre (équivalent pédiatrique), c’est précaire, je n’aime pas ça mais tout le monde a l’air fort occuper et je ne sais pas vraiment pas à qui demander de l’aide…

On installe la patiente, je la préoxygène longuement et je démarre l’induction avec mon troisième bras. Le cardiologue avec son allure de jeune premier me demande de l’intuber en naso-trachéale sinon il aura du mal à manipuler sa sonde d’ETO. Trop bizuth pour l’envoyer bouler, j’acquiesce avec un timide “hum-hum” et je sens le torrent de sueur qui s’écoule long de mon rachis… quelle erreur mais alors quelle erreur !!! J’introduis extrêmement précautionneusement la sonde. Evidemment : épistaxis.

C’est la guerre ! Il faut que j’arrive à intuber cette dame, il y a du sang partout dans l’oro-pharynx et l’exposition de la glotte relève de la mission impossible. J’entends l’alarme de saturation de plus en plus sourde. La patient est bleue, je reprends très vite mon ballon pour la ventiler au masque. Ca ne passe pas ! Horreur et damnation ! Approfondissement de l’AG, canule plus grande. J’arrive à glisser quelques lampées d’oxygène dans ses poumons mais c’est pas joli-joli. Une IDE m’aide à ventiler, j’ausculte : super un bronchospasme pour le fun ! Encore du propofol, deux bouffées de ventoline, un peu de sevoflurane… La patiente désature encore. Je sens qu’elle et moi allons mourir là tout de suite devant les cardios qui prennent un petit café tranquillous. Je décide de changer de circuit d’anesthésie. La patiente se recolore.

Il y avait une putain de fuite sur ce circuit d’anesthésie. Dans la bagarre de l’enchainement des blocs précédents, je n’ai pas vérifié de A à Z la machine, juste le minimum vital. Ce type de machine ne dispose pas d’autotest ou d’alarmes perfectionnées qui auraient pu s’autovérifier pendant que je m’occupais des autres patients.

La patiente est oxygénée, elle dort. Je l’intube finalement par la bouche, et le geste démarre quand l’IADE de l’après-midi arrive pour me remplacer (Oh Marie ! Si tu savais …). Je la connais. Je l’apprécie. Ouf. Je suis trempé de sueur, vidé, je n’ai jamais été aussi content de voir une relève arriver.

 

P.S. la patiente n’a pas eu à souffrir de cette situation et son FOP a bien été « refermé ». Quant à moi vous vous doutez bien que je me suis mis des baffes vu le nombre d’erreurs, j’ai beaucoup beaucoup beaucoup appris ce jour là.

14 pensées sur “Mon premier rempla dans le privé”

      1. Ton cardiologue doit avoir, comme moi, l’habitude d’intuber dans l’oesophage! Je ne vous pas en quoi la sonde trachéale gêne l’ETO!

        1. c’était le bizutage, j’ai pris cher, heureusement que tout s’est bien fini pour la patiente…

          Le 14 février 2012 19:49, Disqus a
          écrit :

            1. Évidemment ici c’est facile de jouer sur les mots. La patiente était compliquée, j’ai fait des erreurs (intubation naso tracheale) et j’ai vécu en meme temps un gag technique rare. Quand j’écris bizutage, le terme est mal choisi. Personne ne m’a mis volontairement en difficulté, je m’y suis retrouvé voilà tout. Et effectivement dans ce coin la de la clinique il n’y a pas de personnel anesthesique proche, et les IADE sont peu présents dans cet etablissement, présents mais pas en nombre.

              Rémi o/ http://www.nfkb0.com

              Le 15 févr. 2012 à 10:19, « Disqus » a écrit :

              1. C’est pas tant l’attitude d’une personne en particulier, simplement la situation qui pousse à la faute: le simple contexte de 1er remplacement est propice à l’erreur, ajoutez à cela l’isolement du reste du personnel d’anesth, l’absence d’IADE, une patiente difficile et le cardio qui décide ce jour là de demander l’intubation naso (sic…), il fallait que ça foire 🙂

                Après je disais pas bizutage dans le sens d’une faute imputable à une personne en particulier, c’est la situation dans son ensemble qui pousse à ça, et même si statistiquement faut bien que ça foire de temps en temps, ça peut paraître aberrant de se dire que d’un côté on mets des postes d’AS en doublure pour leurs premiers jours, et de l’autre on vous laisse dans des conditions pas franchement idéales.

                Bon après, cette histoire me conforte dans l’idée que même si je grogne intérieurement à chaque fois que je me fais taper sur les doigts par l’IADE parce que j’ai mal préparé un truc, c’est pour mon bien 🙂

  1. Vous traversez, me semble-t-il, une période avec pas mal de sensations fortes…La sagesse suprême est selon :  soit le détachement, soit l’ataraxie. Dans le genre de circonstances que vous traversez, je vous conseille …le détachement. Bon courage!

  2. C’est le contexte de l’urgence qui donne ce sentiment de solitude ou il n’y a vraiment personne dans le bloc? Pas même d’IADE?

    Ca change des blocs du CHU ou il y a 5 personnes de chaque coté du champ!

  3. La sueur froide de l’intubation difficile. Quand je vois cela avec les toubibs en réa, je tremble et pour eux et pour le patient. Même si c’est une vieiiiiillle histoire, elle n’en demeure pas moins prenante. Bon courage parce que les intubations difficiles en naso-pharyngé , quand le médecin les extube, le kiné tremble aussi juste un tout petit peu.

  4. OMG le flip !!! Comme je t’imagine !! Ces instants où ta seule pensée autre que « Raaaaah elle va mourir au secours » est « mais pourquoi pourquoi pourquoi ai-je fais ci ou ça ??? ».
    En tous cas bravo pour la qualité du récit, et son intérêt !
    Je me flagellerais pour les jours où j’ai laissé le soin à l’IDE de l’équipe de vérifier le matériel pendant que je buvais des cafés !

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