Un petit miracle

Un soir de garde comme un autre. Le chirurgien de garde m’appelle pour venir voir une dame âgée aux urgences.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Une patiente de 88 ans, adressée en urgence pour douleur abdominale, c’est pas folichon… viens voir

– ah ?! ok, j’arrive.

Je pointe le bout de mon nez dans le déchocage. Je vois une toute petite dame ratatinée sur son brancard. Consciente et orientée (1er miracle !) la patiente est quand même tachycarde, marbrée avec une pression artérielle probablement bien plus basse qu’à son habitude et sa biologie ne pousse pas à l’optimisme.

Le scanner est affiché : pneumopéritoine, des plaques sur tout ce que je peux identifier comme un vaisseau et du liquide en faible à moyenne abondance dans le ventre.

Là tout le monde se regarde avec cet air contrit-désolé-c’est-pas-ma-faute. Viens l’heure des décisions. Avant il faut papoter cinq minutes. C’est important de sonder le sentiment de tout à chacun.

Allô le réa :

– 88 ans bla-bla vasculaire bla-bla

– je n’ai plus de place et je crois qu’en ce moment c’est bien bouché dans la région

– ok merci, gloups.

Je connais le médecin traitant, je l’appelle. Celui me raconte en quelques mots qu’il est encore bien étonné que cette patiente soit encore en vie après tous ses accidents cardio-vasculaires. On arrive pas à 88 ans par hasard mais il nous brosse un tableau assez pessimiste.

On fait la synthèse ensemble (miracle N°2). Et tout le monde semble d’accord pour ne pas opérer cette dame (miracle N°3). Les regards de la troupe de blouses blanches se focalisent sur la patiente qui doit vraiment croire qu’elle est déjà au purgatoire pour qu’on la regarde comme ça…

Prescription des perfusions qui vont bien, antibiotiques + eau bénite et hospitalisation en chirugie.  Elle sera vite transféré en soins palliatifs… loin des yeux loin du coeur, pas trop de patient pour lesquels on ne fait pas d’opération en chirurgie siouplait. Et on l’oublie.

Quelques semaines plus tard son médecin traitant me rappelle pendant une consultation, il me demande des nouvelles, il n’en a pas. Il craint ne pas avoir été prévenu du pire. Mme Perforée me revient en mémoire. Quelques jours plus tard je retombe au bloc avec l’interne de chir qui avait accueilli cette patiente.

– Tiens, elle est devenue quoi Mme Perforée ?

– j’sais poa.

Allez hop, je dégaine mon téléphone. Standard.

-Bonjour M’sieur, pouvez vous me passer les soins palliatifs ?

– Les soins palliatifs, bonjour ! (sic)

– Bonjour Madame, j’aimerais savoir si vous avez connue Mme Perforée et savoir ce qu’elle est devenue…

– elle sort demain (miracle n°4) ! elle retourne à son foyer logement

– non !

– si !

– et « elle est bien » ?

– elle ne galope pas, mais ça va beaucoup mieux (miracle n°5) elle semble capable de rentrer chez elle !

– … merci… bonne journée.

Encore une bonne leçon d’humilité collective. Ici il semble que les choix qui ont été faits ont finalement abouti à une sorte de succès inespéré. On dit souvent que les catastrophes résultent de l’enchainement de problèmes ou de mauvaises décisions (modèle de Reason) et bien cette patiente nous a montré que les petits miracles pouvaient parfois s’enchaîner 🙂

3 réflexions sur « Un petit miracle »

  1. C’est sympa, jolie cette histoire. Cette dame a une envie de vivre fantastique. Un peu de soleil dans un monde parfois si gris. 

    Bonne continuation et belle journée 

  2. J’ai réalisé des recherches intéressantes dans le cadre d’un travail en réanimation sur les critères d’admission.
    On se doute bien qu’une entrée en réa retardée, pour un patient qui le mériterait, serait délétère. On perd du temps. Ce qu’on sait moins, c’est qu’un patient dont l’admission est refusée -on le nomme pudiquement un « too sick to benefit »- s’en sort dans de bonnes conditions bien plus souvent qu’on ne croit. Les réanimateurs, entre autres, devraient tenir un registre (ou simplement prendre des nouvelles!) de leurs décisions négatives. La médecine y gagnerait.

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