Le Trail des Aiguilles Rouges 2012

Je voulais faire un (vrai) trail en montagne. Pas facile de trouver une distance abordable pour un débutant. Le trail des Aiguilles Rouges (TAR) semblait correspondre à mon attente : difficile, en vraie montagne mais pas inaccessible. Je me suis donc inscrit.

Un jour, un collègue du SMUR m’appelle : « hey ! j’ai vu que tu t’étais inscrit au TAR, on est trois à vouloir le faire aussi ici, on y va ensemble ? » Voilà une bonne nouvelle ! Le mauvais souvenir de la solitude de la SaintéLyon me pèse, ce coup de fil fait vraiment du bien et consolide mon envie de participer à cette course.

Ma préparation physique a été loin d’être efficace, j’avais bien conscience qu’il fallait mettre l’accent sur la préparation physique générale (PPG) mais il faut dire ce qui est : ça me gonfle et à part faire mumuse avec le Compex, je n’ai pas fait grand chose. Par contre je suis content de ma préparation « périphérique » : matériel, nutrition, préparation des pieds, nickel ! (en gros les trucs faciles quoi)

Samedi 29 septembre, on se réveille face au Mont Blanc, ou plutôt face à la brume… Une petite bruine tombe dans la vallée… Petite marche d’approche pour se dégourdir les jambes, retrait des dossards, dernier repas sans fibres et au dodo.

Dimanche 30 septembre. Lever à 2h30. Petit-déjeuner avec la super crème sport-déj d’Alain Roche et zou direction Chamonix. On y arrive juste pour le départ. Habillé comme pour une course polaire, je m’arrête vite pour me déséquiper et la montée sur la Flégère se passe tranquillement. C’est long mais la pente n’est pas trop raide et la mise en jambe se passe bien. Au bout de 3h de montée on arrive au sommet. La lumière apparait timidement. On est au dessus d’une mère de nuages, le décor minéral est magnifique, j’en prends plein les yeux. On arrive vers 8h30 au premier pointage à l’Index. Remplissage express des gourdes et c’est parti pour la première descente. Elle est courte, on remonte très vite vers le Col de la Glière, la pente est raide, tout le monde marque la pas. Soulagé de survivre à la première montée brusque j’attaque la descente en prenant du plaisir à dévaler la pente en m’aidant des bâtons. Le ravito suivant est proche, presque trop pour moi, je n’en profite pas, je ne remplis pas mes gourdes (erreur !), j’ai bien envie d’une pause pour souffler mais nous n’avons que 45 minutes d’avance sur la barrière horaire et mes potes m’exhortent à attaquer rapidement la montée vers le col du Brévent. Là l’effort physique est intense, la pente est vraiment raide, je pense que je souffre de m’être moins hydraté/alimenté depuis l’Index et j’arrive probablement en hypo au sommet du Col.

Il fait froid, on attaque donc vite la descente. Je demande à faire une petite pause pour manger un truc mais là encore mon pote le plus expérimenté nous invite à enchainer vite cette descente, le prochain ravito ne serait pas si loin… (mais euh, suis déjà déglingué moi, je pensais qu’on ferait une grande rando… 😉 ) Le paysage est magnifique. Malheureusement la pluie s’en mêle, on rentre dans le nuage, la visibilité chute. On arrive dans un passage très boueux ou le matériel commence à être pris en défaut, l’eau s’infiltre partout… On remonte vers le refuge de Moede-Anterne qui s’avère est bien plus loin que prévu… Heureusement, les vaches nous accompagnent et nous encouragent 😉

Moede-Anterne précède la grande descente vers Servoz. On est trempé, la pause fait du bien mais pour éviter de finir congelé par la pluie il faut se relancer. On attaque une partie assez roulante. Mon genou gauche commence à me faire mal, je commence à adopter des attitudes vicieuses pour passer certains obstacles mais c’est vivable. Une ou deux gamelles plus tard sur les rochers glissant on arrive au début de la descente vers Servoz. Cette descente est interminable, les pierres et les racines constituent d’innombrables pièges, la crispation achève les chevilles, les genoux, les cuisses et le moral :/ Mais vers la fin de la descente, je vis une espèce d’euphorie, ça devient plus roulant, j’accélère et je cours comme un dératé comme si c’était l’arrivée d’une course sur route ! Pour moi l’arrivée vers Servoz était comme une pré-arrivée du trail, si on y arrive, on devrait arriver à finir : il n’y a que 13 km après Servoz, une paille… A Servoz le ravito fait du bien, la pluie cesse, on fait une pause plus longue. ll est 13h15 et on devrait arriver à tenir les barrières horaires.

On repart. Sur le plat vers le Vieux Servoz, mon genou va bien. Après avoir été tiré par mes compagnons de route, j’espère les tirer vers l’avant, je trottine jusqu’au début de la montée vers le Col de la Forclaz. Je ne les aperçois pas derrière moi mais vu comme mon genou me faut mal de la montée, je me dis qu’ils vont vite me rattraper… Le trail était difficile jusqu’à présent mais je comprends que la bataille commence vraiment à ce moment là. La montée est extrêmement raide, je monte sur une jambe en m’aidant énormément de mes bâtons. Je pratique des exercices de respiration et je me persuade que ma douleur va finir par disparaitre, malgré la douleur je dispose alors d’un capital moral très fort, je m’étonne moi-même, j’ai vraiment une attitude de combattant et je grimpe, je grimpe, je grimpe. La douleur fluctue mais elle reste là. A la transition entre le col de la Forclaz et la montée du Prarion je rentre même dans un mode hargneux, je grimpe comme si la vie de mes proches en dépendait, un truc complètement dingue se passe dans ma tête, je trouve une énergie et des ressources que je pensais pas avoir. Je mange, je bois beaucoup, la montée est vraiment longue, difficile, pentue. Je double beaucoup et ça renforce encore mon moral. Je veux que mes proches soient fiers de moi et « je saque eud’dans ». Je pense aussi à mes compagnons de course qui doivent galérer derrière mais le caractère exceptionnel de cette course pour moi me pousse à avancer, je pense qu’ils ne m’en voudront pas et j’avance. Cette montée du Prarion est interminable, 1200 m de dénivelée positif sur 6 km après avoir fait 40 km en montagne, je n’en vois pas le bout. J’arrive dans une partie assez technique, mon genou gauche ne veut pas passer les obstacles. C’est dur. Et d’un coup une grande fatigue m’attaque, un mélange d’hypoglycémie et d’explosion mentale. C’est horrible, je suis à deux doigts du sanglots toutes les 3 minutes, la tête tourne, je suis seul et je n’avance plus. Je me force à m’arrêter pour boire et manger. Je n’ai plus la force de manger correctement. J’aurais du prendre un gel plutôt qu’une barre mais je ne suis plus assez lucide. Tous ceux que j’ai doublé dans la montée me passent. Je ne vois pas le bout. Je pense très fort à mes proches et j’avance en alternant courage et épuisement. Une espèce grand yoyo mental. C’est terrible. J’arrive quand même au sommet. Il n’y a rien, j’espérais un petit ravito, quelque chose mais non, il n’y a que deux guides qui constatent mon désespoir, je m’allonge et je craque complètement. Je prends cinq minutes pour sécher mes larmes et manger. Je choisis de mettre de la musique dans mes oreilles pour la descente, il faut que je me lave la tête. Je repars.

Mon genou gauche me tiraille à chaque franchissement délicat, la musique est peu compatible avec la concentration nécessaire pour zigzaguer entre les cailloux mais je commence à positiver, la fin est proche, CA VA LE FAIRE ! Et je finis par passer en mode « zéro cerveau ». Une machine. J’oublie la douleur et je fonce, je descend comme une balle, je redouble tous ceux qui m’ont dépassé à 200 m du sommet du Prarion. Je finis cette course comme si je finissais un semi où j’en aurais gardé sous le pied, je veux de la route, je veux du plat, je veux jeter mes derniers efforts dans la bataille. J’arrive aux Houches, je double un « gruppetto », un des gars se met à sprinter, il me redouble, c’est complètement irrationnel mais j’en remets une louche et je rattrape et redouble un paquet de coureur dans les 400 derniers mètres, je suis un bon finisher, j’aime ça et je le montre ! Je vois l’arche, je appuie sur l’accélérateur, je ne sais d’où me vient cette force, je pensais craquer à l’arrivée mais la joie d’en finir est plus grande, je suis fier, c’est fini. J’ai survécu au Trail des Aiguilles Rouges.

 http://www.youtube.com/watch?v=Bt-7WUMOzmA

Les détails techniques, c’est par içi

21 réflexions sur « Le Trail des Aiguilles Rouges 2012 »

  1. Wow ! Sacrée aventure !
    Voilà qui tend à prouver que plus encore que contre les éléments ou la montagne, c’est contre soi-même qu’on se bat quand on se rapproche de ses limites !

  2. Quelle description » Digne d’un bon polar! Félicitation pour cet exploit. Comment va le genou? Les derniers jours, j’ai pensé à vous (pas poster pour ne porter d ela poisse) et comment vous vous en sortez, lorsque je me promener dans la brume et le brouillard avec 4° (en plus j’adore ca, même si je suis gélée au départ) avec mes toutounes (une aprés l’autre).

    Bon repos pour le vainqueur .

    1. les camarades sont bien arrivés, pas de blessés. Mais notre collègue qui court le moins régulièrement en avait plein la casquette dans les 12 derniers kilomètres

  3. Vraiment chapeau !!
    Toutes mes félicitations pour cette très belle performance !
    Attention tes camarades du corps médical n’ont pas encore trouvé le vaccin pour ce fameux virus du trail !!

    Alain Roche

  4. OUI………Je ne comprends pas que l’on prenne du plaisir à en baver de la sorte …..Une balade sympa en montagne ou l’on prend le temps de regarder le paysage et d’échanger avec des copains ,ok !Mais ds des conditions pareilles ,quel est l’interet ????

  5. @a79aec6879459d88275746ba7cfdf88c:disqus C’est une question que l’on pose souvent aux personnes qui font du sport au-delà de 25 ans, comme s’ils étaient de grands attardés immatures à la recherche de plaisirs masochistes ou d’un autre âge. Je ne dis pas que c’est ce que vous dites hein 😉 mais personnellement c’est parfois comme ça que je l’entends.

    Je crois que la réponse c’est simplement : devenir meilleur.

    On naît avec des capacités physiques et intellectuelles puis un environnement social et les contraintes de la vie nous amènent à devenir ce que nous sommes aujourd’hui. Certains adultes estiment que cela suffit : qu’ils sont arrivés car adultes.

    Quand on est médecin, on s’améliore en apprenant, en s’autocritiquant, en constatant son impuissance face à la mort, la maladie et on essaye d’être meilleur.
    Quand on est sportif, on constate ses limites, ses possibilités et on essaye aussi de faire « mieux », d’être meilleur.
    Il ne s’agit jamais d’être le meilleur : l’humilité de nos limites physique, de nos limites intellectuelles, de nos capacités d’apprentissage font qu’il n’est pas possible de se croire le meilleur que peut-être une fois, un jour mais ce n’est pas ce qui est recherché.

    Je crois ne pas trahir nfkb en tenant ces propos : il n’est pas question de ne pas profiter du paysage, il n’est juste pas venu pour ça. Il est venu pour être plus fort que lui-même, pour se prouver qu’il pouvait le faire, qu’il pouvait faire mieux, être meilleur.

    Je vous laisse imaginer que ce qu’il met comme énergie dans ses courses, comme exigeance, il le met aussi dans son travail. Il est au bord des larmes quand un patient lui échappe, quand il a tout donné de lui-même et que malgré cela le patient meurt, alors il se promet d’essayer d’être meilleur. Du mieux qu’il peut.

    Parfois, je me demande simplement pourquoi les autres n’essayent pas, pourquoi?

  6. @John Doe: votre commentaire me plait beaucoup. Je pense qu’il est véridique pour tous ce qu’on fait quotidiennement, en se lancant sooi-même un genre de défi « vais-je arriver »?. Rien que monter ou descendre l’escalier chez mon médecin traitant est un défi pour moi.

    J’arrive à mes limittes physiques (les genous ensemble, ca craint) mais pour rien au monde je veux m’arrêter mes promenades avec mes toutounes. Chaque jour est un nouveau défi afin de savoir comment vont être ensuite les douleurs et le reste de la journée. En plus, je dois bien arriver à tenir avec le monsieur de ca 75 ans qui fait son petit tour matinal depuis 15 ans. Je vois plus de gens dites du troisième âge et / ou humains de toutou se promener en forêt.

    A tous ceux qui peuvent se donner pleinement à leur passion la marche, la randonnée, la course, etc (qu’importe le nom) je souhaite d ele pouvoir faire encore très longtemps avec beaucoup de bonheur en soi.

    Bonne journée à tous

  7. Très très très impressionné. Vraiment, en ayant vécu des randonnées difficiles, en connaissant un peu la montagne, en ayant déjà connu « un peu » cette sensation de fatigue moral extrême, mais contrebalancée avec une envie de réussir une montée interminable, je ne peux qu’être très impressionné… Bravo à toi, tu peux être fier de l’exploit physique et mental que tu as accompli.

  8. 6 ans plus tard je repasse tout ligne par ligne à 5 jours du départ de l’édition 2018 🙂
    C’est marrant comme tu donnes l’impression de faire la course de ta vie, surtout quand on sait celles qui ont suivi.

    1. Merci pour ton commentaire ! Je suis un émotif c’est pour ça ! Et ça reste pour moi un des souvenirs importants de sentiment de dépassement et je me suis servi de ces souvenirs lors de mon PR sur marathon et en juillet à Roth

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