Hypoglycémie et intoxication alcoolique aigüe

Lorsque j’étais étudiant en médecine je ne comprenais pas pourquoi il fallait faire une glycémie capillaire aux patients en coma éthylique aux urgences. Je pensais que seuls les diabétiques victimes d’un surdosage en médicaments pouvaient faire une hypoglycémie*.  En fait, la consommation aigüe d’alcool peut vraiment provoquer une hypoglycémie, la biochimie va nous expliquer tout ça.

Le métabolisme est régulé pour maintenir une glycémie autour de 1 g/l. L’organisme fabrique du glucose à partir d’autres molécules s’il le faut (glycogénolyse et néoglucogénèse). Ces mécanismes sont assez efficaces et à moins de jeuner longtemps, la glycémie reste au dessus de 0,5 g/l. Lorsque la glycémie descend brutalement en dessous de 0,5 g/l, il existe des symptômes liés à la sécrétion d’hormones de stress avant l’épuisement du phénomène et sa conclusion brutale : le coma hypoglycémique.

Lors d’une consommation excessive de boissons alcoolisées, la concentration d’éthanol dans le sang monte vite. L’éthanol a une toxicité cérébrale, il modifie le fonctionnement du cerveau jusqu’à pertuber l’état de conscience. Un état d’ivresse peut aboutir à un coma éthylique.

L’éthanol est métabolisé par 4 voies différentes en acétaldéhyde (ou éthanal). La voie prépondérante est celle de l’alcool déshydrogénase (ADH). L’acétaldéhyde (hautement toxique) est ensuite transformé en acétate par l’aldéhyde déshydrogénase (ALDH). L’acétate peut enfin se lier au coenzyme A pour former l’acétyl-Coa, pierre angulaire du cycle de Krebs. (Donc l’éthanol peut fournir de l’énergie. On dit que ce sont des « calories vides » parce qu’il y n’a pas ou peu de nutriments dans les boissons alcoolisées)

NAD+ joue un rôle de coenzyme pour l’alcool déshydrogénase (ADH) et pour l’aldéhyde déshydrogénase (ALDH). La transformation de l’éthanol consomme beaucoup de NAD+. Il existe donc une augmentation du rapport NADH/NAD+.  L’augmentation de NADH/NAD+ est un signal de limitation de la néoglucogénèse.

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Ainsi en cumulant la diminution des apports glucidiques, le jeune qui s’installe, le coma éthylique et le freinage de la néoglucogénèse, une hypoglycémie peut se produire. Les symptômes de l’hypoglycémie peuvent se confondre avec ceux de l’intoxication alcoolique. On peut être tenté de tout mettre sur le dos de l’intoxication. Mais une hypoglycémie peut être présente et il faut donc contrôler régulièrement la glycémie des patients fortement alcoolisés.

Merci pour votre attention. Bonne journée.

 

* bémol : de rares tumeurs sécrétant de l’insuline peuvent provoquer des hypoglycémies ou des maladies métaboliques rares comme certaines glycogénoses

P.S. profitez du talent d’écriture de B. avec cette histoire…

P.P.S un super billet sur éthanol et rein chez la Perruche

7 réflexions sur « Hypoglycémie et intoxication alcoolique aigüe »

  1. Et à noter concernant les patients OH chronique cognés en état de coma éthylique: se méfier de l’encéphalopathie de Gayet-Wernicke et apporter de la vitamine B1 et pas du glucose seul, car celui-ci aggrave encore davantage la consommation de B1 et peut précipiter la complication.

    1. Merci pour ce rappel. J’ai la prescription de B1 assez large… surtout dans les états de chocs cognés et surtout s’il y a une défaillance cardiaque et une lactatémie au taquet.

      Au passage, les apports recommandés quotidiens en B1 sont de 5 mg par jour. Donc après quelques jours de recharge (et une ampoule de 500 en IV ça suffit hein) on peut réfléchir à lever le pied sur les méga-doses. En plus je crois que B1B6 n’est pas remboursée en ville. La prescription en ambulatoire est donc rarement suivie à la sortie.

  2. merci pour cet article très intéréssant avec un bon petit rappel de biochimie pour se remettre dedans! Je ne connaissais pas ce mécanisme, je savais que intoxication ethylique = risque hypoglycémie mais je ne savais pas pourquoi.
    C’est en effet important à connaître autant pour la réanimation que pour l’anesthésie du sujet jeune intoxiqué par l’alcool. Sous prétexte qu’il est jeune on ne va pas forcément surveiller sa glycémie, alors qu’il subit une intervention sous anesthésie générale ou les signes d’hypoglycémie sont masqués.

    1. merci pour l’idée de vérifier lors d’une AG en urgence, ça m’avait échappé ! et bravo pour le démarrage du blog, je l’ajoute illico dans mon lecteur de flux RSS (quid de patches de certains traitements dans le cadre d’une maladie de Parkinson ?)

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