Le moineau jaune

Chris Froome a tué le Tour de France 2015 mardi dernier lors de l’étape Tarbes > La Pierre-Saint-Martin. Ses principaux adversaires étaient asphyxiés dans la montée et Froome s’est subitement envolé. La montée finale correspond à un segment Strava dont vous pouvez trouver les détails et .

Mon petit doigt me dit que des polémiqueurs semi-professionnels (Twitterati 😉 ) attendaient l’attaque de Froome pour lancer les accusations de dopage. Ainsi, une vidéo de la montée de Froome dans le Ventoux en 2013 a été publiée. Cette vidéo intègre les données de FC et de puissance en live. On voit ainsi que Froome lâche tout le monde a seulement 160 de FC. Ce qui surprendra quiconque pratique le sport régulièrement avec un cardiofréquencemètre. Plus précis : les données de puissance dépasseraient ce que l’on considère (arbitrairement) comme « physiologique ». En tout cas, on rapproche ces données de puissance soutenue pendant un certain temps à des valeurs de cyclistes qui ont été rattrapés par des affaires de dopage.

http://vimeo.com/133412409

Stade 2, au sommet de son art journalistique, a diffusé dimanche, l’avis (rapide et peu circonstancié) de Pierre Sallet* expert** en physiologie qui travaille pour ASO, la société qui organise le Tour de France. Sans accuser de dopage, il a expliqué qu’il sait calculer la puissance moyenne pour grimper la dernière côte HC de mardi 14 juillet en un temps donné (le temps est le juge de paix universel). Pour lui, les chiffres sont hors-norme, sous entendu hors-norme-même-pour-un-champion (comprendre incroyable de tenir 40 min un niveau d’effort si proche de son max). Ainsi, il évalue la puissance maximale aérobie de Chris Froome à plus de 7 W/kg avec une montée de la côte pendant 40 minutes au delà de 6 W/kg si j’ai bien compris. Le côté science-express du reportage a agacé Frédéric Grappe, scientifique reconnu dans l’univers cycliste et conseiller de la FDJ.

Et voilà que la machine médiatique s’emballe…

J’ai voulu creuser cette affaire et je me suis rendu compte que j’ouvrais une véritable boîte de Pandore. Je n’ai pas le temps de creuser chaque détail mais ça serait un véritable travail journalistique intéressant que de le faire. Je suis un cycliste débutant (je peux tenir 40 minutes autour de 3,5 W/kg) et je ne suis pas un professionnel du sport. Mais voici quelques éléments de réflexion que j’ai trouvés sur le net qui peuvent vous intéresser si vous voulez creuser la question.

  •  Ça ne fait pas longtemps que les anglo-saxons produisent des champions cyclistes, c’est tout nouveau même. Chris Boardman a été le premier qui a marqué ma génération en tout cas. Je pense que les anglais sont très forts pour utiliser les données de la science et moduler leurs entraînements en conséquence. Je crois que les pays latins sont à la bourre sur le sujet même si l’écart s’est fortement réduit les dernières années et que la FDJ est un exemple d’équipe utilisant régulièrement une approche scientifique . Quoiqu’il en soit, la Sky a été suffisament innovante pour engager Kerrison, un entraîneur australien de natation qui n’avait aucune expérience cycliste ! En apportant un regard nouveau, il a probablement véritablement su bousculer certains dogmes et optimiser la préparation de ses coureurs. Ses méthodes de périodisation sont d’après ce que j’ai compris très différentes de l’opinion traditionnelle.
  • J’ai trouvé la communication de la Sky et surtout le ton de Sir Brailsford exemplaires. On peut dire ce qu’on veut mais ces gars ont du sang froid et de la jugeote.
  • La Sky parle d’un hack de ses données. Je pense comme pas mal d’autres qu’il s’agit plutôt d’une fuite… ou d’une faille humaine comme souvent en informatique. Ceci dit, il est intéressant de rappeler que les compteurs et le classique protocole  ANT+ de transmission des données sans fil sont très peu sécurisés. Update : Ray Maker a fait un intéressant post sur le sujet
  • J’ai trouvé sur des forums  que l’on pouvait calculer directement le rapport puissance/poids uniquement à partir de la vitesse ascensionnelle. Il n’y a ainsi pas forcément besoin de jouer au jeu des devinettes concernant le poids de Froome (moins de 67,5 kg ?) et de son vélo.
  • (d’ailleurs j’aimerais bien savoir s’il y a de la littérature entre VAM en trail et puissance et/ou VO2max, ça m’intéresse)
  • Sinon, il existe des méthodes de calculs simples pour estimer une puissance moyenne pour faire une montée dans un certain temps. Ces calculs sont critiquées car certains estiment que ça relève du jeu de devinettes. Et il n’existe pas d’évaluation scientifique solide comparant calculs et mesures… ou plutôt il existe des petits travaux montrant des différences entre 6 et 10% selon le superbe blog de Yann Le Meur, chercheur à l’INSEP. Après, il est tout de même troublant que les champions de calcul trouvent toujours des chiffres cohérents quand des champions leur fournissent leurs données de puissance.
  • La Sky a finit par faire une conférence de presse communiquant sur les chiffres de puissance et de FC de Froome dans la montée du 14 juillet. Clairement, ils jouent sur l’ambiguïté de l’erreur de mesure avec les plateaux ovales (O’symetric) utilisés par Chris Froome. Cet argument est de la poudre aux yeux. Alban Lorenzini, ingénieur-entraîneur a étudié les plateaux ovales sur son excellent blog et ne trouve pas la même chose… il n’y a d’ailleurs pas de travail sérieux qui montre un gain de puissance avec ces plateaux ovales, juste des petites séries concluant à une amélioration de la sensation de fatigue (RPE) lié à un changement du pattern de pédalage. De même, leurs chiffres sont très curieux car des coureurs ayant mis plus longtemps que Chris Froome sont montés avec des rapports poids/puissance moindres que ce que la Sky déclare pour son champion. Enfin, les capteurs de puissance Stages utilisés par la Sky sont réputés moins fiables (à dessein ?) que la marque allemande de référence SRM***. En tout cas, sur Twitter, pas grand monde ne semble croire leurs chiffres et Pierre Sallet en remet une couche ici.
  • Pierre Sallet ne semble pas faire l’unanimité parmi les physiologistes du sport… quels sont les jeux d’influence qui le pousse au devant de la scène ?
  • Je vous conseille de lire le blog SportsScientists et les derniers billets de Ross Tucker pour constater la valse des chiffres.
  • J’ai trouvé que l’on n’avait pas beaucoup évoqué l’hypothèse du dopage mécanique. Cancellara s’était envolé aussi comme ça dans la montée du mur de Grammont sur le tour des Flandres en 2010. L’accusation n’a pas été confirmée mais là aussi y’avait eu matière à discussion.
  • Le journalisme et la science expresse sont de supers catalyseurs de bla-bla (et j’en remet une couche ici !) mais globalement je suis toujours déçu par les approches des journalistes sur les sujets que je connais (je ne suis plus les informations « générales » à cause ça d’ailleurs) et je trouve donc l’analyse et la conclusion de Quentin Leplat excellentes sur ce sujet.
  • Je trouve quand même vachement compliquée la position dans laquelle se trouve Chris Froome. Il est dans la situation ubuesque où il doit prouver son innocence. Vous imaginez si c’était comme ça au Tribunal ? Dans le cyclisme, c’est la présomption de culpabilité avant tout !
  • En plus, Chris Froome souffre d’un paradoxal manque de popularité dans le milieu cycliste. Son allure de moineau**** et son pédalage atypique ne supportent pas la comparaison avec la classe d’un Peter Sagan par exemple.
  • Il n’en reste pas moins que je le crois à 100% lorsqu’il m’indique qu’il s’entraîne très dur. Hard training. Easy racing. Je suis persuadé que les coureurs, et notamment ceux de la Sky avec les méthodes Kerrison, se la collent sévère à l’entraînement, Wiggo en témoignait aussi…
  • Le cyclisme reste un sport super populaire, le Tour de France un évènement hors-norme bénéfique pour le rayonnement français. A mon sens il existe du dopage depuis toujours, et dans tous les sports. Même ceux où il n’y a pas d’enjeux financiers (je connais bien l’exemple du parachutisme) Depuis les années 90, les scandales ont déformé la vision du vélo dans l’imaginaire collectif. Ça reste un sport magnifique et j’ai toujours beaucoup de plaisir à admirer ces champions même si le jeu pour la première place est un peu grippé.

* le même qui a construit une étude « préliminaire » montrant que des petites doses de dopant pouvait améliorer la performance de sportifs de bon niveau sans être détectable par les contrôles anti-dopage remettant ainsi en question le passeport biologique. Objectivement, je n’ai pas trouvé beaucoup de ses publications.

**indice : quand vous lisez ce mot il y a un danger

***pas mal de cyclistes pros affichent un capteur de puissance d’une marque pour des raisons de sponsoring mais s’entraînent avec un SRM

**** je rappelle que les moineaux sont des champions du métabolisme énergétique

 

12 réflexions sur « Le moineau jaune »

  1. Joli récapitulatif , je suis d’accord avec toi à la nuance près de la Fcmax : ça se trouve il a le même profil que moi à l’effort avec une absence de dérive cardiaque étui plafonnement de sa fc à l’effort prolongé sous maximale. Visiblement après avoir discuté avec des cardio du sport c’est pas si rare. Après que Froome soit dopé ou pas, il reste un athlète remarquable.

    1. oui la FC pendant l’effort n’est pas forcément bien corrélée à l’intensité… d’où l’intérêt de travailler avec l’allure en CAP et la puissance en vélo.

      Néanmoins, ce qui me surprend c’est qu’il a l’air d’être à un train soutenu mais pas max, il fait un effort supplémentaire et sa FC reste à 160.

  2. Je signale quand même que la performance sportive d’un cycliste professionnel ne dépend pas uniquement des valeurs de son métabolisme énergétique, même dans l’ascension d’un col.
    Ou bien alors, plutôt que d’affronter le contexte de la course, il serait plus simple de faire le tour de France sur une bicyclette ergométrique. A qui la plus grosse VO2 max, VMA, PMA…

    1. Je suis bien d’accord avec vous. Je monte régulièrement sur un vélo, je sais bien qu’il faut une certaine agilité, qu’il faut un peu de gestion de sa course etc. (2 gamelles dans notre sortie sous la pluie dimanche dernier…)

      Néanmoins, là où on en est, la stratégie est désormais clairement dans la voix du directeur sportif qui cause dans l’oreillette. Ensuite, sur les grosses courses à étapes, la physiologie fait forcément la différence pour mener les meilleurs sur le podium, non ?

  3. Pour son rythme cardiaque, il est propre à chacun, j’avais été étonné de voir le max d’un très bon coureur à pied, Benoit Cori trentaine d’années, vainqueur des Templiers 2014 et STL 2013 : jamais au-dessus de 180 même sur piste.
    Là où Sky a merdé, c’est sur l’absence de communication sur le poids de Froome et c’est peut-être là qu’ils ont une longueur d’avance. Je suis tombé sur un reportage de 2013 où il est mentionné qu’il pèse 65 ou 66 kilos au départ du tour et que son état de maigreur n’est qu’un savant processus nutritif visant à assécher au max l’organisme tout en ne perdant pas de masse musculaire utile (on a aussi parlé de l’utilisation de l’Aicar…). A 65 kilos, ses performances en montagne ne sont peut-être pas si étonnantes que ça après tout, en revanche ce sont ses perfs en TT qui le sont plus…

    1. comme je le disais dans ma réponse à Phil, la FC surprend. On peut n’avoir aucun repère avec la puissance en vélo et être surpris par la FC. Après c’est clair qu’en vélo les watts font la loi.

      C’est pas tant la com’ sur le poids que je trouve foireuse. C’est celle sur la puissance par rapport à un Gesink (qui publie sur Strava) qui arriverait après avec une puissance supérieure !

      Même si ça n’est pas tip top en matière de précision, les vitesses ascensionnelles peuvent aussi donner un indice direct du rapport W/kg et tenir X W/kg pendant Y minutes permet de se poser des questions.

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