160 bornes en pignon fixe

25 août, 8h04, mon réveil sonne pour la troisième fois. Je suis dans la moiteur d’une chambre de garde défraîchie. Je me lève pour faire les transmissions. J’aimerais vraiment pouvoir y aller en calbut pour marquer ma lassitude mais la convention veut que je remettre mon pyjama de bloc pour traverser le service. Bla bla bla, ils savent ce qui faut savoir. Retour dans la chambre et je me rendors comme un con pour 40 minutes.

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Affamé, sec et déglingué je mets le cap vers chez moi. J’ai du mal à tourner les jambes sur le vélo. Je rumine l’idée d’aller à la mer en vélo mais mon biofeedback interne refuse cette idée.

J’arrive chez moi. C’est décidé, entre la torpeur et le 48×17, j’ai fait mon choix, j’irai rouler. Ne pas s’asseoir. Ne pas ouvrir les réseaux sociaux. Ne pas faire quoi que ce soit qui m’écarterait de ma mission.

11h, je commence à rouler. Je jardine un peu au nord de chez moi. Je musarde. Un peu comme si une partie de moi essayait encore de me tester : « cap ou pas cap ? ». Je poursuis vers la Belgique. En traversant des champs de maïs, des hordes de bêtes d’orage m’assaillent. Poker face. Je les balaie d’un revers de la main. Je confirme que rien ne se mettra en travers de ma route.

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J’arrive en Belgique, je ne choisis pas le chemin le plus court. Je me dis que j’ai le temps. Pas de contraintes horaires aujourd’hui. Je zigzague un peu dans le Heuvelland, pays où il est chic d’avoir une boîte aux lettres fabriquée en transformant un pot de lait.

J’arrive au croisement golf-Vredesroute-Ieper que les cyclistes connaissent bien. Cap sur Ypres. A partir de maintenant, c’est facile, ça sera toujours tout droit. C’est mieux pour mon cerveau fatigué.

Après Ypres, c’est la dolce vita belge : plaisance sur l’Yser,  péniches bistrots, pêche à la cool… Le soleil est haut dans le ciel mais je bénéficie de la protection des arbres. 

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Je passe d’une berge à l’autre. Je repère un chouette coin pour faire la sieste mais j’ai déjà oublié mes bonnes résolutions. Con de cycliste que je suis, je ne sais que pédaler. J’avance vers Dixmude. Je vois au loin son affreuse obélisque.

Même sur les routes peu fréquentées, il faut rester concentré. Le vélo est le sport le plus dangereux que j’ai pratiqué et un chauffeur de camionnette qui textote en roulant ses clopes et en conduisant me l’a encore rappelé… Je connais ça mais je n’arrive pas à m’y habituer. Tant mieux.

A Diksmuide, la guerre est partout. Comme à chaque fois, je pense à la brigarde de Ronarc’ch, chère à Didier. Ces fusilliers-marins ont été envoyés se geler les pieds dans ce coin humide pour défendre cette stratégique voie navigable.

Après, la route me paraît bien plus longue que dans mes souvenirs. C’est sans doute là qu’on s’abrite entre copains, que le bla-bla cyclo et que les arrêts pipi nous font oublier les kilomètres. Je crois me souvenir d’un chouette coin pour me reposer quelques minutes mais je ne le vois pas arriver.

3 heures de selle. Je m’arrête. Je sais que je suis tout prêt du but, mais je m’arrête un peu. Plus pour le cerveau que pour les jambes… Là encore, ma mémoire m’a joué des tours. Ce que j’imaginais être un coin reposant est adossé à une rocade. Tant pis pour la sieste ! Je m’allonge quand même quelques minutes à l’ombre du 7ème régiment.

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J’arrive à Nieuwpoort. Après 80 kilomètres quasiment seul, je retrouve la foule des stations balnéaires. Ca m’oblige à ralentir et c’est bien comme ça. J’atteins donc mon but : la mer. Sur le ponton, tout le monde pêche du menu fretin avec des énormes filets, y’a de l’animation, c’est assez marrant !

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Et puis voilà, comme pleins d’autres but dans la vie, une fois atteint il s’évanouit. Alors que je m’imaginais bien au bistrot, l’envie m’est passée. Le manque de copains sans doute. En tout cas, voilà un truc chouette avec les circuits du type « aller-retour » c’est qu’il y a un côté binaire. Deux buts : l’objectif et la maison. Ainsi, on sait toujours à peu près où l’on en est. Plein des gourdes et cap vers Lille !

La chaleur est montée. Il est maintenant 15h et ça cogne. Comme souvent, vers 120 bornes, j’ai un petit coup de mou. Mes mains me font mal, ma position n’est pas bonne pour faire une longue distance. Mon poids est trop sur l’avant avec la géométrie « piste » du Needle. Des souvenirs des mêmes difficultés au même endroit lors de ma première longue sortie le 8 mai 2015 me reviennent en tête. A ce moment là le senseï m’a dit que si c’était facile, ça s’appellerait football !

Pause ravito avant Ypres, je bois un coup avec Eddy ! Ici, les enfants glacent leur gaufre et les grands leur petit blanc !

Fait chaud. Les éoliennes pointent le bout de leur nez. Ypres se rapproche. Je fais un crochet par la porte de Menin. Je suis impressionné par ces noms à consonnance indienne ou malaysienne… quel déracinement pour ces pauv’ gars !

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Plus on part loin, plus on sent de loin les écuries. Après Ypres, j’essaye de tracer au plus court. Je me demande si j’atteindrai quand même les 160 km. Ma jambe droite et ma jambe gauche se dispute : le plus court ! non 160 ! Les faux plats vers Wijschatte et Mesen font chauffer la carcasse. Pas de répit dans les descentes, les jambes continuent de tourner.

Je passe la frontière, désormais je suis en pilote automatique. Le vélo rentre tout seul à la maison. Moi, de toute façon je suis cuit. Le gouverneur central, encore une fois… Un peu avant la fin y’a toujours un peu de lassitude avant le dernier sursaut dans la dernière ligne droite.

Et voilà, mon voyage à double but a plus que rempli ses objectifs. Je suis cramé et content. Vichy -> glou glou. A chaque fois que je roule un peu longtemps je me demande comment font les voyageurs à vélo pour enchaîner de si longues étapes et surtout, surtout, comment font les candidats à l’Ironman pour faire un marathon derrière ça…

Cheers.

Bonus : petite carte animée avec les photos prises au long de la route par le site relive.cc

 

8 réflexions sur « 160 bornes en pignon fixe »

  1. 160 km en P.F respect !
    et dans des endroits que j’aime et qui me manquent…..
    comment faire un marathon après 180 kms de vélo ? c’est simple, il faut
    1: changer de chaussures
    2: mettre un pied devant l’autre et recommencer : )
    amitiés toujours
    Didier

    1. Le pignon fixe était moins difficile à gérer musculairement que je ne l’imaginais. Par contre, c’est clairement la géométrie et mes réglages qui m’ont fait souffrir. Trop installé sur l’avant du vélo avec beaucoup de poids sur le guidon (sans cocottes) j’avais les paumes de main défoncées :/

  2. Bonjour,
    Mais pourquoi un pignon fixe ?
    Quand au danger à vélo, c’est vrai. Je m’y suis remis parce que je préfère largement ça à courir, et j’ai un peu la pétoche. J’essaie de ne pas penser à mes deux voisins, celui qui a perdu une jambe et celui qui déconne depuis son trauma cranio-cerebral.
    Mais quel intérêt de se faire de grands axes ? Les petites routes de campagne sont bien jolies…
    Bonne soirée

    1. Salut, merci pour ton message.

      le pignon fixe c’est pour l’effort différent, plus constant, il faut anticiper certaines choses et mon pignon fixe est en acier qui procure des sensations différentes de l’alu ou du carbone.

      Bien sûr que j’évite les grands axes ! Là j’ai roulé en majorité sur un chemin de halage. Néanmoins, y’a plein d’endroits où ça n’est pas aussi facile (je l’ai vécu en Charentes cet été) et le grand piège des petites routes, c’est justement le chauffard, qui roule encore plus vite car il se croit tout seul sur une route de rallye

  3. Salut,
    Joli petit texte découvert au hasard sur la toile !
    Le marathon après 180k de vélo ça se fait, bien entraîné et bien reposé, l’ironman véhicule à l’envie une image de truc super dur, mais des mères de famille, pas super fit arrivent bien à le terminer, c’est long mais ça passe. J’en ai fait 2 !

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