TSSpotting, une histoire de dopamine junkie

L’autre jour, je discutais autour d’un thé avec des collègues au boulot. C’est un moment relax où l’on cause de tout et de rien, vous connaissez ça j’espère… On me demande d’un coup ce que je vais aller faire ce soir. “Je vais aller courir”. Mon collègue soupire bruyamment : “pfff t’es vraiment un drogué du sport toi”.

Heureusement, je sors d’une formation de self-defense et j’ai bien retenu que la fuite est préférable. J’ai donc répondu après 8 millisecondes de réflexion tel l’homme qui valait 3 milliards : “ben ouais” de façon à clore paisiblement la conversation.

Sauf que pas du tout en fait.

Je ne suis pas drogué au sport et je n’aime vraiment pas qu’on parle de ma pratique comme ça. Je suis d’autant plus à l’aise pour parler de ça que je pense avoir véritablement frôlé la dépendance au sport à une certaine période de ma vie, et que j’en ai souffert.

C’était il y a quelques années, j’étais dans une période où je vivais une accélération de ma pratique sportive. J’avais basculé dans une pratique plus agressive où la performance m’obsédait. Mon temps réel et mon temps imaginaire étaient tous dédiés à mon entraînement et mes compétitions. Je me sentais fort. Mes chronos flattaient mon égo qui s’emballait. J’arrivais à trouver une place dans le monde sportif. Tel ou tel RP sortaient systématiquement dans la conversation.

En parallèle, ma vie était en train de changer radicalement pour d’autres raisons mais je ne m’en rendais pas compte. Je vivais dans un tunnel où seule la préparation de la prochaine échéance comptait. S’entraîner, encore et toujours. La première motivation pour fractionner était alors de ne pas perdre les bénéfices si chèrement acquis. N’est-ce pas inquiétant avec un peu de recul ? Je répète qu’une de mes premières motivations était alors de lutter contre l’angoisse de la perte. Dingue.

S’entraîner, encore et toujours. Pour lever mes angoisses, pour échapper à quelque chose ?  pour éteindre mon cerveau grâce à la souffrance des jambes ?

S’entraîner, encore et toujours. Pour essayer de nouvelles stratégies, pour essayer de tenir plus longtemps à cette allure, pour bien montrer aux autres sur Strava que je suis dans la place.

La place. Trop de place. Tout ça finit par prendre trop de place en fait.  

J’ai été sauvé par une lecture qui ne doit sa raison qu’à la sérendipité. Je suis tombé dans un tout autre contexte sur les critère cliniques définissant l’addiction au sport. C’est pas compliqué à comprendre, les critères ressemblent aux autres problèmes d’addiction : nécessité d’augmenter les doses pour obtenir les mêmes sensations, phénomènes de sevrage lorsqu’on diminue la dose, retentissement dans les liens avec l’entourage, etc.

Ca m’a fait tilt. J’ai décidé de changer.

Je pense donc savoir un peu de quoi on parle lorsqu’on parle de “drogué au sport”.

Aujourd’hui, je pense que ma pratique est équilibrée. J’ai ouvert de vraies discussions avec mes proches et j’ai adapté mes horaires professionnels pour vivre plus en adéquation avec mes souhaits. Ces derniers mois, j’ai même observé une augmentation importante de mon volume d’entraînement sans ressentir de conséquences néfastes comme quoi ça n’est pas qu’une question de dose.

Les gens qui ne pratiquent pas du tout de sport ou d’activité de loisirs épanouissante ont du mal à imaginer qu’on puisse être autant investi dans quelque chose “d’accessoire”. C’est vrai que ça peut être déconcertant d’être face à des gens qui vont loin dans une pratique sans pour autant se sentir hors-normes, spéciaux ou drogués. On peut être lucide sur sa pratique. Il n’y a pas de gène ou de molécule magique qui nous ont ensorcelés. On peut choisir sciemment d’aller courir à 5h du matin et le vivre simplement. Ca n’est pas un exploit. C’est un choix. Choix, qu’il est d’autant plus facile de relativiser quand on connaît la proportion de gens qui se lèvent tôt par obligation.

Je veux dire aussi aux détracteurs d’une pratique avancée de course à pied que j’aime me reposer. J’apprécie les coupures. Lorsque je décide de lever le pied dans un contexte de tapering ou d’allègement du programme j’ai l’impression que le temps se dilate, je vois pleins de nouvelles opportunités apparaître. Et puis, doucement, l’envie de reprendre va revenir de plus belle et je repars avec une envie renforcée d’aller vers ce qui me plaît, ce qui me rend joyeux et apaisé.

Alors voilà, la prochaine fois qu’on vous traite de drogué au sport vous avez selon moi plusieurs choix

  1. en profiter pour faire un core system check : suis-je addict ?
  2. répondre en dérivant sur le dernier tweet de Babor le Fan
  3. partir courir !

 

Cette chronique a été écrite pour l’épisode numéro 2 du podcast Jogging Bonito

5 réflexions sur « TSSpotting, une histoire de dopamine junkie »

  1. J’ai écouté ta chronique sur Jogging Bonito

    Cependant, j’ai beaucoup aimé la lire ainsi retranscrite.
    La lire, n’est pas la même chose que l’entendre.
    J’ai mieux « intégré » les éléments importants en la lisant, en la voyant écrite que lors du passage « éphémère » de la lecture de celle-ci dans le podcast.

    J’espère que tu continueras de les publier sur ce blog.

    1. Merci pour ton commentaire, oui je pense continuer à publier. Une écoute audio zappe forcément certains détails. Nous-mêmes nous réécoutons X fois l’émission avant la publication et j’entends souvent des choses que je n’avais pas ouïes à la précédente écoute.

  2. Je pense qu’il n’a pas voulu faire de tort quand il t’a dit cela.

    Mais c’est vrai que parfois on utilise des mots inconsciemment et ça peut blesser la personne en face de nous sans le savoir.

    1. Salut, tout ce que je raconte dans mes chroniques est vrai. Néanmoins, il y a un peu d’écriture pour fluidifier les idées que je veux transmettre.

      On peut mal faire des choses avec une bonne intention. L’intention ne fait pas tout dans la vie et je pense que les mots ont un sens qu’il faut respecter. Ca m’emmerde vraiment que les passionnés de sport se fassent régulièrement traités de drogués ou dans un autre registre qu’on emploie le terme schizo à tort et à travers.

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