Le dopage est-il un mirage ? par le Dr Philippe Eveillard (+focus EPO et montée du Ventoux)

J’ai lu en lendemain de garde le livre du Dr Philippe Eveillard intitulé « Le dopage est-il un mirage » en auto-édition, vendu sur Amazon. L’auteur en avait parlé dans les commentaires d’un court billet que j’avais fait en lien avec l’affaire de « La saignée » en Autriche et en Allemagne. Je l’ai lu d’une traite en lendemain de garde. Le sujet m’intéresse et l’écriture est fluide ce qui a rendu possible la lecture dans ce contexte. Je vous mets au défi de lire un truc mal écrit de plus de 140 caractères à 10h du matin en ayant passé la nuit à l’hôpital. Le Dr Eveillard, place en quatrième de couverture une biographie pour le moins laconique : « Docteur en Médecine. Ancien médecin de l’équipe de France de cyclisme sur piste 1984-1990. » Pas de CV à-la-Linkedelik !

Je me fais régulièrement avoir par le biais de confirmation, ici le livre m’intéresse parce qu’il a l’air un peu différent des autres sur le même sujet et c’est probablement bon pour challenger mon biais de confirmation justement !

Il y a grosso modo deux parties au livre : la première partie relate trois exemples de dopage en soulignant l’aspect nul en matière d’amélioration des performances et une seconde qui traite plus de l’organisation de la lutte contre le dopage.

Dans la première partie, le Dr Eveillard raconte l’histoire de l’éphédrine et de Maradona en 1994 et la plus récente condamnation de Sharapova pour de la prise de Meldonium. Grosso modo, pour ces deux athlètes, l’auteur rapporte que les produits pris n’ont aucune influence sur leurs performances sportives, il trouve donc leur condamnation abusive. Je comprends l’idée. Néanmoins, je peine à imaginer les raisons de la prise de ces produits par des sportifs de haut niveau si ça n’est avec l’idée d’améliorer leurs performances. J’ai cru comprendre que le tribunal qui a jugé l’affaire Sharapova a reconnu que l’athlète ne pensait pas se doper en prenant ce « médicament ». Ok… (notons au passage que l’éphédrine devrait exacerber la perte de gras, quand le Meldonium inhiberait plutôt la béta-oxydation, amusant ce grand écart)

L’autre plus gros morceau, c’est l’utilisation d’un bel essai contrôlé randomisé qui a testé l’EPO recombinante chez des cyclistes pour soutenir la thèse que l’EPO ne fait pas gagner les courses cyclistes et qu’il faudrait donc arrêter tout le cirque autour de l’EPO. J’ai levé les sourcils en entendant parler pour la première fois de cette étude, et puis je m’y suis intéressé parce que c’est quand même super d’avoir monté un tel projet. Des chercheurs hollandais en pharmacologie ont donc montré que l’EPO n’améliorait pas les performances lors d’une simulation de course cycliste comprenant 110 km en Provence, avant de monter le Ventoux, bel effort s’il en est !

J’ai une autre lecture de cet article scientifique et j’ai surtout l’impression que c’est peu applicable aux cyclistes professionnels. Dans cette étude, les cyclistes recrutés étaient de bons amateurs comme leurs caractéristiques en témoignent, mais je ne les mettrai pas non plus dans une élite cycliste. Leurs caractéristiques de base (PMA, VO2max…) et leur temps pour grimper le Ventoux en témoignent (j’ai de meilleurs paramètres physiologiques et je me classe top 15-20% ). Il y a en fait pas mal d’hétérogénéité parmi ces coureurs puisque certains ont grimpé le Ventoux depuis Bédoin en moins de 75 minutes mais d’autres étaient autour de 2 heures… avec des temps de montée comme ça, je pense que la force musculaire est un facteur limitant qui est moins présent chez le cycliste pro. Je pense aussi que la très longue montée du Ventoux ne réflète pas non plus au mieux ce qui peut faire gagner une course cycliste, à savoir des attaques brèves et incisives. J’ai envie de dire que le Ventoux est plutôt le col, qui sur une course à étape comme le Tour de France, éliminera des prétendants à la victoire finale plutôt qu’autre chose. Le cyclisme se caractérise par une alternance d’effort d’endurance basique, avec des attaques au delà de la puissance maximale aérobie puis un effort proche du deuxième seuil ventilatoire. (regardez les deux attaques de Froome en 2013 !) Ok, l’étude des hollandais soutient que la puissance au seuil est n’est pas modifiée par l’EPO, mais la puissance maximale aérobie pour tenir les effort de 5 à 10 min qui est le cœur de l’attaque, est par contre très clairement améliorée par l’EPO.

L’autre point qui me chagrine, mais c’est un écueil méthodologique évident, c’est le fait que les coureurs soient en aveugle. Dans le cyclisme, je suis persuadé que le coureur qui voit ses chiffres de puissance maximale grimper à l’entrainement va prendre un gain de confiance substantiel. Je pense que le sportif qui se sent fort à l’entraînement a plus de chances d’être très bon en compétition. De façon anecdotique, j’ai vécu ça (en tournant à l’eau claire hein !) et je pense l’avoir observé chez d’autres (idem). Je suis personnellement persuadé qu’une grande part du dopage relève de phénomènes placebo exacerbés. De plus, si l’EPO permet des entraînements plus durs, avec de plus grande contraintes mécaniques sur le muscle (travail à VO2max), on peut faire l’hypothèse que les bénéfices induits iront en grandissant.

Et puis, comment construire tout un raisonnement contre un système sur la foi d’une étude ? Certes très bien faite, mais quand même ?

En tout cas, si vous aimez le vélo, la physiologie et la science, je vous conseille fortement de lire cette étude et les correspondances associées, c’est très intéressant.

La deuxième partie traite de l’approche du Dr Eveillard du dopage. Il y a des points que je comprends et d’autres pas du tout. C’est peut être la brume des lendemains de garde qui m’a gêné…

Parmi les idées qui me paraissent intéressantes et que je pense avoir comprises, on trouve l’idée d’accompagner les athlètes qui prennent des produits avec l’idée d’améliorer leurs performances. Je comprends bien le parallèle avec les toxicomanes. Ce qui me gêne un peu, c’est que ce genre de propos ont souvent été entendus dans la bouche de médecins au passé sulfureux, dont justement les premiers médecins soutenant le « rééquilibrage hormonal » avec prescription de corticos à gogo…

Ensuite, je comprends que la liste des produits interdits soit critiquable. En effet, on trouve dans la liste des substances, comme le Meldonium, qui semble de loin aussi fumeux que le Vastarel, et le simple fait que des produits soient sur la liste, incite des sportifs à les prendre car ils font le raccourci que s’ils sont sur la liste, c’est que ça augmente la performance, or c’est parfois faux !

Par contre, je ne pige pas que les corticoïdes et les anabolisants ne soient pas plus discutés parce que ça me parait être des produits sacrément plus dangereux que tout ce dont le livre a parlé. En plus, je n’ai jamais très bien saisi (à part l’agressivité ?) comment les corticoïdes pris régulièrement aident les sportifs d’endurance comme les cyclistes… j’aurais aimé un éclairage. Les transfusions et les saignées ne sont pas non plus abordées, dommage c’est d’actualité !

Enfin, un des grands points du livre est le suivi médical des sportifs avec des tests positifs plutôt que de les exclure. L’idée est belle, mais franchement ? avec les sommes en jeu, des gens qui ont construit toute leur vie sur la victoire sportive ? comment pourraient ils opérer un tel changement de paradigme et ne pas récidiver ? comment gèrer cette inégalité avec des sportifs testés négatifs ? peut être que ma dernière remarque est caduque mais quand même…!

En conclusion, j’ai trouvé le livre intéressant mais des subtilités m’échappent ! Je partage le constat que la lutte anti dopage ne répond pas à sa mission. De la corruption existe peut-être, des conflits qui me dépassent, mais c’est clair qu’on attrape bien peu de sportifs en comparaison de ce qu’ils avouent prendre ! C’est pour cette raison que je trouve intéressante ce qu’explique Ross Tucker sur son site Science of sport : une évolution vers des entités qui ciblent mieux les résultats du haut du panier et qui disposeraient de plus de pouvoir d’enquête plutôt que de quasiment tout baser sur les analyses de sang et d’urine.

4 réflexions sur « Le dopage est-il un mirage ? par le Dr Philippe Eveillard (+focus EPO et montée du Ventoux) »

  1. L’étude du Ventoux ne répond pas du tout à la question car les cibles d’hémoglobine ne sont pas très hautes, loin de ce que l’on peux faire. Je rappelle que Eero Mäntyranta un skieur de fond avait une mutation dans le gène de l’EpoR et qu’il tournait plutôt à 20 g d’Hb que 16 g. Il manque dans ce papier un effet dose par exemple avec un groupe à 18 g pour répondre à la question. Il y a aussi la question du fer indispensable pour avoir une bonne réponse à l’Epo. Pour moi cette étude ne montre pas que l’epo n’améliore pas la performance. La lire ainsi est nier que les cibles en dopage sont probablement plus hautes.
    Le dopage marche sinon comment expliquer que des records du monde en athlé date pour certains de plus de 20 ou 30 ans à une période où les stéroides ont été largement utilisés. Les stéroides anabolisant améliorent la performance. Je pense qu’il existe au moins une étude qui le montre.
    Le vrai problème est qu’une législation totalement obsolète empêche la recherche sur le sujet. Pouvoir faire de vraies études bien faites pour mieux comprendre et guider en minimisant les risques.
    La lutte antidopage est un problème à part. C’est du grand foutage de gueule, mais alors vraiment phénoménal. Un argent monstre dépensé pour rien. S’amuser à doser des molécules qui ne servent à rien, courir après des athlètes pour les faire pisser dans des trucs ou leur faire des prises de sang, avoir des certificats bidons et j’omets les fédérations qui refusent le jeu.
    Arrêtons avec cette stupidité, autorisons l’amélioration de la performance comme nous l’avons toujours fait. Je ne vois pas de différence entre un mec qui s’injecte de l’epo et un mec qui va en altitude. Comment on peux expliquer que l’un est autorisé et pas l’autre? C’est ridicule.
    Nous dépensons une montagne d’argent public qui pourrait être utilisé ailleurs. Par exemple rembourser l’activité sportive aux patients avec une maladie chronique.

    1. Salut Stéphane, malheureusement je n’arrive pas à accéder aux suppléments, je passe sur l’accès des hospitaliers à la littérature… mais s’ils atteignent 50% d’hématocrite c’est bien puisque c’est un plafond qu’avait décidé de façon magique l’Union Cycliste Internationale en 1997. Je ne sais pas si cette règle existe toujours… je sais qu’à l’époque la fédération Internationale de Ski n’avait pas le même plafond.

      Bien d’accord que c’est la grande gabegie dans la lutte…

  2. Bonjour,
    La question du dopage dans le sport se pose effectivement en termes d’efficacité. L’efficacité prouvée des procédures en médecine (il s’agit un peu de médecine) dépend de la qualité des essais. Il ne semble pas que les essais décrits soient de qualité.
    L’autre souci : le dopage utilise des molécules pour leurs propriétés physiologiques et non cliniques. Le nombre de molécules en médecine que l’on a tenté d’utiliser pour leur mécanisme physiopathologique et qui n’ont pas passé le stade des phases 2 est important (sans compter les effets indésirables).
    Il faut distinguer le sport de haut niveau ou professionnel du sport loisir.
    Ph Eveillard pense qu’il faut lâcher tout. Pourquoi pas ? C’est le néo-libéralisme, coco. Les sportifs étant informés (?) des dangers qu’ils vont courir éventuellement décident pour eux-mêmes : ainsi les Afro-américains pratiquant le football américain préfèrent obérer par le sport leur espérance de vie et être riches plutôt que de se faire tuer pauvres par balles dans les ghettos.
    Il n’y aura plus de limites.
    Il faut distinguer les sports : le dopage dans le rugby n’a pas le même impact que le dopage dans le football. Ne parlons pas des sports d’endurance.
    Pour le sport loisir, les citoyens font déjà ce qu’ils veulent, comme dans la vie quotidienne : il est interdit d’interdire.
    Le sport professionnel, c’est l’industrie du spectacle où tous les coups semblent permis et certains sportifs ne sont ni plus ni moins que des drogues-dépendants. Leur corps est leur outil de travail. C’est aussi le dernier ascenseur social pour les quartiers défavorisés.
    A mon humble avis : on a toujours besoin de règles et il faut tenter de protéger les sportifs de haut niveau. Il faut aussi informer les parents sur les risques du sport intensif pour les jeunes enfants. C’est le rôle des éducateurs.
    Et faire des essais cliniques de bonne qualité. Et utiliser les données des suivis longitudinaux pour publier.
    Bonne journée.

  3. Bonjour,
    Juste une remarque sur la prise d’EPO car il me semble que le test effectué n’est pas le bon pour valider son effet bénéfique. De mémoire, dans leurs livres respectifs, David Millar et Tyler Hamilton expliquent que l’EPO n’est pas nécessaire pour gagner une classique d’un jour mais que l’EPO est par contre indispensable pour gagner une épreuve sur trois semaines comme le Tour de France. Ils expliquent que sur un grand tour, le niveau d’hématocrite baisse naturellement tout au long de l’épreuve, et que la prise d’EPO va au contraire permettre de maintenir à un niveau élevé le taux d’hématocrite.
    Sportivement,
    Antoine

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